Portrait d’un créateur à l’œuvre

 « Sur la route de Jadis », un film de Rémi Bénichou

 No land demain? 9 représentations tous publics à Bordeaux

photo Claudio Rey

 

Dimanche 14 janvier 2018, à l’issue de la représentation de « No land Demain ? » à 15H30 au Théâtre du Pont Tournant, Rémi Bénichou présentera son film de 2008 « Sur la route de Jadis » , portrait filmé du créateur, centré sur le travail chorégraphique de Faizal Zeghoudi, dont il entendait déjà rendre compte, caméra à l’épaule.  

De la genèse de l’œuvre à la Première, au festival Tendances du Cuvier de Feydeau (Artigues-près-Bordeaux), c’est une histoire passionnante que nous livre en images le réalisateur en suivant toutes les étapes de création de la pièce chorégraphique « Jadis on croyait », librement  inspirée de la Noce d’Anton Tchekhov : celle d’une recherche chorégraphique en mouvements, qui dix ans plus tard, met en lumière  la constante signant l’empreinte singulière d’un créateur, animé, depuis toujours, par la même quête de sens…

Dès les  séquences d’ouverture du film, l’intention du créateur est posée, comme le leitmotiv et le fil conducteur de ce  journal de bord de 52 mn qui s’effeuille, page après page, comme on lirait un roman à suspens  :  Engagé alors pour la première fois  dans le pari ambitieux d’une œuvre chorégraphique mêlant partition vidéo, danse et théâtre – une écriture plurielle, devenue d’une création à l’autre, l’une des spécificités de son approche esthétique embrassant toutes les  dimensions du spectacle vivant – Faizal Zeghoudi, face caméra,  exclut en quelques mots énoncés avec force  toute facilité  introspective dans sa   recherche artistique.
Il refuse le parti-pris d’une écriture narrative, versée dans l’autofiction : « ce qui n’est pas supportable, énonce-t-il ainsi avec conviction,  c’est  de parler de soi dans la création » . Ce court prologue donne le La de la partition filmée  par Rémi Bénichou dans un montage subtil  de séquences de corps en mouvements et de scènes prises sur le vif lors des répétitions, des échanges, tâtonnements, hésitations et questionnements successifs qui ponctuent les échanges entre le créateur et ses danseurs, lors des résidences de création de la pièce chorégraphique en préparation  « Jadis on croyait« ,  dont il a également réalisé les images originales, projetées sur scène, le soir de la Première.

Une évocation poétique de l’univers caustique de Tchekhov 

120 jours avant le grand soir, l’histoire débute dans les rues de Bordeaux, ville d’adoption de Faizal Zeghoudi depuis la fondation de sa compagnie. Le chorégraphe y dirige ses premières répétitions, à partir d’une lecture exigeante du texte de « la Noce », qu’il demande à ses danseurs de s’approprier comme il pourrait le demander à des comédiens professionnels, prélude imposé à la phase d’expérimentation corporelle et au cheminement artistique qu’il entend mener avec eux tout au long du processus de finalisation de l’œuvre en projet. De cette courte pièce où se joue en un acte la comédie de mœurs, féroce et drolatique d’un banquet de noce bourgeoise pétrie de faux semblants, d’embarras pécuniaires et de mensonges éhontés, Faizal Zeghoudi propose à ses danseurs une libre interprétation, en phase avec l’univers caustique de Tchekhov, mais librement revisitée sous un angle plus poétique, où se jouent pour chacun des protagonistes en scène, le drame de l’incommunicabilité, la nostalgie du temps qui passe et l’obscénité des conventions bourgeoises qui enferment et aliènent, trois thèmes récurrents de l’œuvre littéraire du grand écrivain.

Du mot à la danse, quatre mois d’immersion au sein d’un processus de création

« La lecture, l’actualité m’ont toujours renvoyé à des images corporelles, j’ai toujours inventé ma danse à partir de cela » nous dit encore le chorégraphe à cette étape cruciale de son travail où il cherche encore, essaye plusieurs pistes avec ses danseurs, questionne avec eux le texte de Tchekhov et les propositions corporelles qui en découlent, demande à son metteur en scène Fréderic Maragnani d’explorer avec lui les notions de sons et mouvements. Et l’on voit peu à peu, s’installer, chez Faizal Zeghoudi, ce passionné de l’œuvre de Tchekhov, la volonté d’accentuer dans sa partition chorégraphique, le thème de la cacophonie chère à l’écrivain russe, ces personnages du quotidien qui se parlent sans s’entendre et se comprendre, empêtrés dans leurs propres contradictions, dès lors qu’ils se soumettent aux diktats de l’apparence sociale contre leurs aspirations intimes et aux dépens de leur vie intérieure. Au gré de ce reportage, construit et monté avec rythme, comme une fiction haletante, on comprend peu à peu comment, de la déstructuration du texte, naît l’improvisation, le détachement de la forme littéraire vers une recherche sensorielle et esthétique pure, d’où surgit l’expression de la créativité. « Rien n’est jamais perdu dans ces phases d’expérimentations car tout ce qui n’est pas utilisé ici servira peu ou prou dans une création ultérieure » nous rappelle ainsi Faizal Zeghoudi.   D’une répétition à l’autre, se dessine , avec le concours actif des interprètes qui se laissent guider, se prêtent au jeu et aux demandes de mise en situation du chorégraphe, un autre imaginaire, taillé cette fois à l’aune des obsessions et fantasmes propres à Faizal Zeghoudi. Dans son adaptation très libre de « la Noce« , très loin du texte littéral de l’œuvre du dramaturge russe, l’onirique rejoint ainsi la critique sociale : la noce de Faizal Zeghoudi illustre  dans une veine sombre et très poétique, sur le plateau où évoluent les danseurs, comme sur l’écran où sont projetées les images tournées pour le projet par Rémi Bénichou, le drame d’une mal mariée qui verra avec effroi au seuil de l’âge mûr le film de sa vie défiler devant elle, fantôme égaré dans une fuite éperdue pour échapper aux démons de son passé, les hommes et conventions qui ont pris possession de sa vie.

Un regard sans complaisance sur l’envers du décor

Ce qui fait aussi la valeur de ce témoignage authentique sur un processus de création en cours, ce sont tous les passages consacrés à l’envers du décor dans la course contre le temps du spectacle en voie de finalisation.  Des sources d’inspiration qui ont nourri la recherche de Faizal Zeghoudi et l’ont conduit à imaginer la dynamique de la table tournante autour de laquelle ses danseurs seraient appelés à évoluer, aux problématiques de la scénographie, telles les contraintes techniques induites sur le terrain par ses choix artistiques, en passant bien sûr par le tournage des séquences vidéo du spectacle filmées au sein de la résidence du Cuvier de Feydeau par Rémi Bénichou, dès lors acteur de son propre film, toutes les difficultés de l’œuvre en voie d’achèvement sont ici passées en revue sans aucune complaisance : hésitations, renoncements, plaies et bosses des danseurs aux corps épuisés par des heures intenses de répétition, sorties de résidences ouvertes au public à trois mois de la Première, stress des techniciens et ingénieurs sons et lumière, soumis à la pression des imprévus et défaillances techniques sur le plateau d’une Générale… Ce scénario à suspens révèle à J moins un de la création, une œuvre chorégraphique encore largement perfectible. « Ce sentiment que rien encore n’est abouti » souffle Faizal Zeghoudi avec une pointe d’angoisse à deux jours de la Première, programmée dans le cadre du festival Tendances 2007, à Artigues-près-Bordeaux. Au bout du compte, on ne voit guère le temps passer sur cette  «  route de Jadis » qu’on emprunte avec tous les artistes de la compagnie comme si nous étions nous même embarqués dans une aventure artistique hors norme. Un challenge qui révélait déjà,  dix ans avant « No land demain ? » l’ambition esthétique, le vivifiant esprit de transgression et l’audace réjouissante d’un chorégraphe qui ose toujours, contre vents et marées, affronter les défis les plus fous pour se réapproprier les sujets d’actualité ou thèmes littéraires qui lui tiennent à cœur, sans exclusive, quelque soit leur acuité sociale ou statut de totems intouchables. Un chemin que l’on aurait aimé poursuivre jusqu’au  salut final de la troupe en représentation devant son public, à tel point que l’on voit défiler avec une pointe de nostalgie le générique du film ; tomber le rideau sur une Première dont nous n’aurons, hélas aucune image, le réalisateur se refusant avec une pointe de cruauté à nous offrir, en guise de cerise sur le gâteau, la captation vidéo de l’événement,  que nous aurions tellement aimés vivre en direct…

 

« Sur la route de Jadis », un film de Rémi Bénichou
projection dimanche 14 janvier 2018
Au Théâtre du Pont Tournant
13 rue Charlevoix de Villiers
33000 Bordeaux

Diffusion du film « Sur la route de Jadis »,
En présence du réalisateur et de Faizal Zeghoudi
A l’issue de la représentation à 15H30 de « No land demain? »